Betteraves : la nécessité de gagner en compétitivité

Interview de Alain Jeanroy, Directeur Général de la Confédération Générale des Planteurs de Betteraves (CGB). Dans un contexte de disparition programmée des quotas européens, le Directeur Général de la CGB livre son analyse du marché.

« La disparition des quotas va provoquer des déséquilibres de marché entre l’offre et la demande évidemment et la nécessité d’aller rechercher des marchés à l’exportation si l’on veut développer la production. Ça veut donc dire augmenter notre compétitivité. »

Alain Jeanroy
Directeur Général de la Confédération Générale des Planteurs de Betteraves (CGB)

Qu’est-ce que la disparition des quotas va changer pour la filière betteraves en France et pour les producteurs ?

« La disparition des quotas va provoquer des déséquilibres de marché entre l’offre et la demande évidemment et la nécessité d’aller rechercher des marchés à l’exportation si l’on veut développer la production. Ça veut donc dire augmenter notre compétitivité. »

Est-ce que les agriculteurs français seront suffisamment compétitifs pour être présents à l’exportation ?

« C’est le but que l’on recherche justement. Au cours des dix dernières années, on a considérablement réduit l’écart de compétitivité qui existe par exemple entre le Brésil et la France. Il est aujourd’hui entre 25 et 30%, c’est donc quelque chose d’atteignable. Le Brésil va sans doute encore avoir des augmentations de coûts de production liés à leur développement et nous autres, on va gagner encore en compétitivité en terme de productivité/ha et en terme de transformation par l’industrie. »

Il y a quelques années, vous aviez estimé pouvoir atteindre le niveau de compétitivité des producteurs de canne, à l’horizon 2020. Pensez-vous pouvoir tenir cette échéance ?

« Oui, c’est toujours une date que nous avons bien en tête. Effectivement, elle est un peu en décalage par rapport à 2017, mais qu’est-ce que vous voulez, ce n’est pas de notre fait. On verra si en 2017, les cours mondiaux nous aident à retourner sur le marché mondial. Car on parle bien à partir de 2017, d’être en capacité de retourner sur le marché mondial. Donc à des prix qui ne seront pas forcément ceux qu’on a aujourd’hui, car en 2017 les prix risquent d’être un peu plus élevés du fait que l’on rentre dans un cycle déficitaire en sucre. »

Alors justement, vous ne pensez pas que la production européenne ou française de sucre va être amenée à beaucoup plus fluctuer d’une année sur l’autre en terme de surfaces, en fonction des opportunités sur le marché mondial ?

« Je pense qu’elle s’adaptera puisque nous avons la chance que la betterave est une plante annuelle à la différence de la canne, et que de ce fait, on peut effectivement s’adapter d’une année sur l’autre, et on s’adaptera en fonction des contrats qui auront été passés sur le marché mondial et ça, ça va dépendre aussi des outils que l’on aura. Sur le marché mondial, il y a déjà des marchés à terme, mais ça va dépendre aussi des outils que l’on aura sur le marché intérieur où l’on écoulera quand même une bonne partie de notre production, c’est évident. On adaptera les surfaces comme on l’a fait avant 2006 quand on exportait du hors-quota. On produisait plus ou moins en fonction des cours mondiaux. On retrouvera les habitudes que l’on avait antérieurement et que l’on avait plus depuis que l’on était limité en termes d’exportations. »

De quels leviers les producteurs français disposent-ils pour gagner en compétitivité ?

« Bien sûr, il y a le levier de l’agronomie et en particulier de la génétique avec le programme Aker qui est en route, qui donne tout à fait satisfaction puisque on est, je ne dirais pas en avance, mais en tous cas, depuis 2012, date à laquelle on a lancé ce projet et qui doit se terminer en 2020, il est clair que l’on a respecté tous les objectifs, et tous les objectifs intermédiaires à atteindre et c’est plutôt une bonne nouvelle. »

Quel est le gain de compétitivité escompté par le biais de la génétique ?

« Actuellement, on est sur une pente comme vous le savez, depuis 30 à 40 ans, d’une progression du rendement à l’hectare proche de 2%/an, et on souhaiterait que cette progression annuelle passe à 4%. On espère des résultats qui vont se concrétiser à partir de 2018-2020. Ça fait partie des choses qui sont très importantes. Et c’est un véritable avantage que nous avons sur la canne, car la betterave est une graine et la graine est beaucoup plus facilement sélectionnable que la canne qui est une bouture. C’est le premier aspect des choses. Le deuxième aspect des choses c’est bien sûr tout ce qui concerne l’itinéraire cultural. On s’était fixé il y a cinq ans l’objectif de 100 t/ha. On arrive à des chiffres assez proches maintenant, c’est courant. On a actuellement des régions entières qui sont aujourd’hui à 100–110 tonnes. Donc les choses se présentent bien. Troisièmement, il y a le côté industriel avec des réductions de coût, des réductions de consommation énergétique… »

Quelle est la marge de progrès possible sur le volet industriel ?

« Je suis incapable de vous répondre. Est-ce qu’il y a une limite ? Il n’y a pas de limite en rendement, y aura-t-il des limites en économie de process industriel ? »

Sur le plan agronomique, en dehors de la génétique, sur quels points peut-on encore espérer gagner ?

« On gagnera forcément sur le niveau des intrants puisque normalement on devrait avoir des variétés qui résistent mieux à certaines maladies, qui résistent plus à certains ravageurs. Tout cela va permettre de faire des économies en matière d’intrants. Les plantes vont aussi mieux utiliser par exemple que ce soit l’azote de l’air ou que le sol lui fournit. Je reviens un instant sur l’amélioration des process industriels. Il y a aussi l’augmentation des durées de campagne qui est un élément déterminant dans l’écrasement des coûts fixes. Il y a bien sûr des moyens à mettre en œuvre pour la protection des silos mais on va trouver. Il va falloir réorganiser la logistique betteravière. Ça fait partie des éléments qui vont permettre d’optimiser le fonctionnement des usines. »

Dans les coûts de production agriculteur, en dehors du rendement produit à l’hectare, existe-t-il une forte variabilité de résultats entre exploitation ? Est-ce que les agriculteurs n’ont pas à gagner en cherchant à réduire ces écarts ?

« C’est un point à mon avis qu’il va falloir regarder, on s’en soucie déjà, il va falloir réduire l’écart entre planteurs. Je ne pourrais pas vous dire de combien il est, mais il est important, il faut absolument qu’on mobilise les planteurs sur les 25% les plus performants. Ceci est un facteur de gain en matière de productivité et ça il faut absolument que les planteurs puissent se positionner sur le quartile supérieur. »

Savez-vous où se situent les plus gros écarts ? Est-ce c’est dans les programmes de désherbage ? Dans le coût des chantiers d’arrachage ? A une autre étape de l’itinéraire de production ?

« A mon avis, c’est une suite de petites choses, une suite d’attentions à porter à chaque poste, il ne s’agit pas de dire que c’est par exemple uniquement un problème d’engrais ou de telle ou telle nuisance, c’est une attention constante à porter à chaque élément de l’itinéraire cultural. Ceux qui sont les plus performants, ceux qui sont dans le quartile supérieur, c’est clair, ce sont des gens qui sont extrêmement précis sur n’importe quelle étape de la culture de la betterave. Ce sont des gens qui suivent aussi de façon systématique les recommandations de l’ITB. Certains, à mon avis, restent beaucoup trop empiriques. »

On a parlé de la concurrence internationale. Mais comment se situent les agriculteurs français par rapport à leurs collègues des autres pays européens ?

« Là je serais beaucoup plus humble. Certes on a une très bonne productivité. On a par contre des délais de campagne qui sont inférieurs à ceux des autres pays européens, cela va se corriger. Mais je ne vois pas la France se détacher significativement des autres, on est dans un mouchoir de poche en terme de coûts de production pour l’ensemble de la filière et je pense qu’on le restera. Il n’y a pas énormément à gagner. Du côté des abandons de production, il y en aura dans certains pays mais ils resteront relativement marginaux pour le moment. »

Et il y a un recouplage des aides dans certains pays européens ?

« En fait, globalement l’aide à l’hectare de betteraves diminue partout. La proportion de cette aide diminuée, recouplée, est plus importante qu’elle n’était certes. Et d’autre part, cette aide ne peut-être recouplée que s’il s’agit de maintenir la production, et non pas de la développer. Et ça je pense que ce sera très surveillé par l’Union Européenne. »

Ce qui veut dire ?

« Je ne vois pas premièrement, la France se détacher significativement et écraser les autres ; deux, en terme d’abandon, il y en aura, mais ça restera en dizaine de milliers de tonnes et non pas en centaines de milliers de tonnes ; trois c’est clair, on va se retrouver en étant le premier fournisseur de l’Union Européenne en sucre, les plus en difficultés et ceux qui auront effectivement le plus de risque à avoir une échappée sur le marché mondial d’où cette compétitivité qu’il nous faut avoir sur le marché mondial. Tout le monde bien sûr va augmenter sa production et tout le monde bien sûr va essayer d’être plus présent sur le marché européen. Et comme nous on est déjà très fort, automatiquement on est les plus fragiles. »